
Mon vélo connaît la route ; de la maison au cœur du village, c’est dix minutes tout compris sur la piste cyclable, avec une halte au port. J’arrive au marché au moment stratégique: quand les paniers sont chargés de provisions et que les porteurs se dirigent vers la buvette.
C’est une matinée ensoleillée, la saison estivale s’étire et l’affluence des touristes et des exposants diminue. Nous sommes presque entre habitués. Pour moi, c’est idéal : je peux même espérer être servi en moins de quatre minutes! Je repère une connaissance qui papote avec une autre personne :
— Ça va? Ne me fais pas la bise, je suis enrhumé !
Présentation de la copine, et là, au lieu de sortir mon prénom, celui de ma pièce d’identité, je sors sans réfléchir :
— Marco, oui, Marco Mito !
Vendu, le destin a décidé pour moi. Je ne lâche plus l’affaire. Je réalise que, depuis plus de douze heures, je suis membre fondateur et unique adhérent de la confrérie Marco Mito. Cela peut paraître anodin, mais pour tout projet ou action, je pars du principe qu’un cadre est nécessaire, même pour le plus barré !
Dans mon travail, la fantaisie n’est pas de mise. Cela me rappelle une mission qui a failli mal se passer. Je m’explique : dans une procédure, les écrits doivent rester neutres, car nous ne savons jamais par qui, dans la hiérarchie, ce sera lu. Je me suis fait prendre à mes dépens lors d’une mission d’audit.
J’avais rédigé le rapport sur un ton humoristique concernant le mode organisationnel des agences régionales d’un grand groupe. Ce que je ne savais pas, c’est que la restitution de ce rapport se faisait, entre autres, pendant un séminaire et en mode conférence devant deux cents personnes. Cela a été mon premier ‘ One-man-show’ en mode impro. Résultat, deux kilos de moins en fin de séminaire. Là, zéro contrôle, mode freestyle !
— Hello Suzon, comment ça va ?
C’est une amie de Maya. Un petit bout de femme, toujours joviale et tonique. Je tente la bise, ça marche.
— Maya est là ? me demande-t-elle, histoire de briser la glace.
— Elle est en ville chez sa mère. Je saisis ma chance :
— On se partage quelques huîtres ?
Suzon, qui vit seule, accepte, ravie de casser sa routine. Nous en commandons une douzaine et je pars chercher deux verres de rosé à la buvette. Après quelques banalités, je lui raconte la soirée de la veille, mon histoire de Marco le mito, que j’enjolive à grand renfort d’anecdotes fumeuses. Et là, j’attaque le vif du sujet :
— Et toi, tu n’aurais pas des trucs à me raconter ? Maya m’a dit que tu étais trois fois veuve ! Elle rectifie :
— Non, deux fois. Pour le troisième, on n’était pas mariés. J’ai bien des choses à dire. J’ai toujours été comme une libellule attirée par le soleil. Je suis la seule libellule qui a eu plusieurs vies. Je me dis que si son histoire est un flop, on pourra toujours partir sur la mante religieuse.
— Je ne vais pas te raconter ma vie ici. Tu passes à la maison cet après-midi? On sera plus tranquilles !
On mange nos huîtres tout en partageant notre table avec des vacanciers heureux de discuter avec des autochtones.
Vers 15 h, j’enfourche mon vélo en direction du hameau voisin. Quinze minutes plus tard, je suis installé sur sa terrasse devant un café un peu lavasse, mais avec des petits gâteaux bien sympas. Elle n’avait pas tout capté de mon projet. À vrai dire, je n’avais pas été très clair. C’est un peu comme un fromage un peu trop frais: je dois l’affiner !
— Tu sais, Suzon, je suis parti en live sur cette idée complètement décalquée ! Je ne sais pas vraiment où cela va m’emmener. — Ça t’amuse ? me dit-elle. OK, tu veux la vérité ou ce que je raconte aux copines ?
— Tu me dis le plus décalé sans me dire si c’est vrai. Ça te va ?
— C’est bien la première fois que l’on me demande de mentir, ou pas ! C’est ça ?
— Oui. J’allume l’appli dictaphone.
— Alors, tu racontes ?
Suzon, les yeux pétillants, me détaille sa vie comme si elle feuilletait un album photo. Chaque souvenir est une nouvelle anecdote, une nouvelle métamorphose.
— Tu vois, au début, j’étais comme une larve, un peu pataude, cachée au fond de l’eau. Je ne connaissais rien d’autre que mon petit monde dans un village perdu. Puis, un jour, j’ai senti le besoin de voler, de découvrir ce qui se passait au-dessus de la surface. C’était risqué, mais tellement excitant !
Elle se met à gesticuler, mimant le mouvement d’une larve se transformant en libellule.
— Et là, tu sais, c’était comme une renaissance ! J’ai déployé mes ailes, et j’ai volé, j’ai dansé avec le vent.
J’ai rencontré des gens incroyables, visité des endroits magnifiques. Mais parfois, la vie, c’est comme une tempête. Je me suis pris des averses, j’ai failli me noyer dans des marécages.
J’ai cru comprendre qu’elle parlait de son premier veuvage! Mais à chaque fois, j’ai réussi à remonter à la surface, plus forte qu’avant. Suzon a un sourire radieux en évoquant ses péripéties.
— C’est ça la vie d’une libellule, tu vois ? On ne sait jamais où le vent nous emportera. Un jour, on butine de fleur en fleur, le lendemain, on se retrouve pris dans une toile d’araignée. C’est moins drôle, crois-moi. Deuxième veuvage, me suis-je dit !
—Mais l’important, c’est de garder sa légèreté, de profiter de chaque instant. Et puis, même si l’on tombe, on a toujours cette capacité à rebondir, à renaître de ses cendres. Deuxième café. Elle s’arrête un instant, le regard perdu dans le ciel.
— Et toi, tu sais, tu as aussi des ailes. Peut-être que tu ne les as pas encore déployées, mais elles sont là, quelque part en toi. Alors, ose voler, ose vivre ta vie à fond. Et si tu tombes, rappelle-toi. les libellules, elles, savent toujours se relever.
Je l’écoute, fasciné par sa joie de vivre, par cette métaphore si juste et si poétique. J’ai trouvé le deuxième café exquis comme quoi, le contexte, Je me suis dit que Suzon avait raison.
— Nous sommes tous un peu comme des libellules, en quête de lumière, de liberté, de nouvelles aventures. Mon secret : je pense comme une libellule, ne cherche pas à comprendre. Tu sais, je suis toujours prête pour l’aventure suivante, même si la vie nous réserve parfois des surprises désagréables. Il faut savoir garder le sourire et continuer à avancer, les ailes déployées vers le ciel, me dit-elle en mimant le geste.
J’ai senti le geste de la fin de l’histoire. J’ai coupé l’enregistreur. Suzon s’est levée.
— Viens, je vais te montrer un de mes secrets.
Nous avons fait le tour du jardin. Elle m’a montré ses plantations et s’est arrêtée devant un petit bassin en pierre taillée.
— C’est ici que les libellules viennent boire au printemps. Je les connais toutes, elles vivent toute la saison de l’été. On se raconte nos histoires. Ça, tu le gardes pour toi, sinon je vais passer pour une allumée de première !
Il n’y avait aucun risque, sa réputation était déjà faite. Nous en avons profité aussi pour déplacer quelques branches afin de favoriser l’atterrissage de ses copines.
Je quitte Suzon le cœur léger. Je ne sais pas ce qui était le plus important pour moi : d’avoir ma première histoire ou bien d’être entré dans l’intimité du secret d’une vie cachée. Je suis rentré sans me rendre compte que je pédalais plutôt vite; mon vélo avait des ailes de libellule ce jour-là. Je suis arrivé en un clin d’œil, et je me suis empressé de transcrire l’enregistrement en me permettant d’enlever certains passages trop intimes.
En moins de vingt-quatre heures, j’avais ma première histoire. Cela a été plus facile que je ne me l’étais imaginé. Il a juste fallu que j’ouvre mes yeux et mes oreilles un peu plus grands. J’ai du mal à comprendre, ou peut-être à accepter, l’absence totale de retenue que Suzon a manifestée.
C’était une déferlante d’émotions et de pensées qu’elle a laissées s’échapper, sans le moindre filtre, sans la plus petite tentative d’autocensure. Une question me hante : cette libération inattendue est-elle le reflet de ma propre manière d’être? Est-ce mon aisance, parfois jugée excessive ou désinvolte, à aborder tous les sujets, même les plus intimes ou les plus tabous, qui l’a inconsciemment autorisée à se dévoiler ainsi ?
Je suis vraiment motivé pour continuer cette expérience. Je prends conscience de cette approche et je dois faire attention de ne pas tomber dans le cliché du psy. Pour ma part, cela doit rester un amusement et, pour mes personnages, une envie de se lâcher sans jugement. La question qui me vrille l’esprit : Suzon est-elle heureuse ?
Cela donne l’impression que sa vie secrète la libère de ses expériences peu agréables, comme un masque. Et, par contre, elle sublime les bons côtés. Je voudrais éviter de tomber dans une analyse simpliste, mais je crois que les libellules ont sauvé Suzon.
Cette première histoire me donne envie de continuer l’aventure. Si vivre son rêve était la solution pour être heureux ? Oser l’aventure dans sa vie intime? Le fameux jardin secret… La deuxième question: c’est venu comment? Je continue l’aventure. J’ai trop à apprendre, non pas sur les personnes, mais sur leurs démarches et là où cela les emmène.
Pour ma part, j’en ai tiré quoi, de jouer au mytho depuis vingt-quatre heures ? C’est un peu court pour une analyse. Hier, j’ai eu l’impression de ne plus être moi, de ne plus être obligé d’être dans mes conventions, mais de vivre une liberté de pensée et d’action. C’est comme un jeu de rôles grandeur nature où les règles évoluent et se définissent suivant l’environnement
Je prends conscience que je viens de mettre un doigt dans l’engrenage. Je n’ai plus de doute. Je continue l’aventure, je veux comprendre ce qui déclenche et anime certaines personnes à avoir ce miroir non conventionnel.
