Un autre rituel du début d’année: ce sont les rendez-vous chez les clients afin de valider les actions, les signatures de contrats et les conventions. C’est le mois où se dessine mon activité pour l’année. Mon premier rendez-vous se passe comme prévu : validation du module complémentaire de formation ainsi que du planning. Je n’ai pas eu le temps, ni le besoin, de sortir les lunettes.
Je suis donc arrivé chez mon ami Sébastien, avec lequel je dois déjeuner, un peu en avance. Je sais que cela ne le gêne pas, il a un staff qui l’épaule bien.
— Tu viens Julien ? On se prend un café, on s’installe dans la salle de réunion, elle est disponible.
Nous nous retrouvons tranquillement installés à touiller nos cafés et à refaire le monde. Il me parle de ses nouveaux clients, de ses vacances et me demande :
―Et toi ?
Je fouille dans ma sacoche et je sors les lunettes roses.
— Tu vois Seb, c’est un prototype. Tu mets les lunettes et tu vois la vie en rose, ainsi que les solutions à tes problèmes. Essaie !
— Tu vas bien ? Si un client rentre, ma boîte est morte !
— Ben non, il va se marrer ! Je t’explique : j’ai testé sur une personne qui était un peu coincée du cerveau et, avec les lunettes et une petite histoire, elle a pris un virage à 180 degrés. Je ne la reconnaissais pas ! Je me disais que dans le monde professionnel, cela pourrait marcher.
J’aime bien Seb, il est comme moi : il a le cerveau qui carbure comme les ballons-sondes à l’hélium. Un peu perché mais attaché au sol.
— Tu as du temps cet après-midi ? me demande-t-il.
— J’ai mon prochain rendez-vous à 16 h, j’avais prévu d’acheter des fournitures de bureau, je n’ai pas d’urgence.
— J’ai un cobaye pour tes lunettes !
Il m’explique qu’il a dans son club d’entreprises un collègue qui possède une société de charpente bois industrielle. Les affaires vont plutôt bien, mais il y a une ambiance désastreuse dans le personnel ; il n’arrive pas à le fidéliser. Il m’a dit, lors de la dernière réunion du club, qu’il aurait bien fêté le quinzième anniversaire de sa boîte, mais il n’a pas le cœur à ça et le moral dans les chaussettes.
— On y va avec tes lunettes ? Je l’appelle.
Toujours est-il que nous avions rendez-vous après déjeuner. Nous prenons la voiture de Seb. Après avoir ouvert la bouteille de ‘San Pellegrino’ je demande :
— C’est quoi le plan ?
— Pour faire simple, je t’ai présenté comme un consultant spécialisé dans le ‘Bien-être en Entreprise’, un ami qui était au bureau avec moi. Il m’a répondu que c’était encore un ‘truc à la mode’, mais comme il me connaît, il veut bien nous recevoir. Je l’imagine avec les lunettes ! (Rires).
Le rendez-vous arrive vite. Nous nous rendons directement au bureau d’études, son fief. Les présentations sont brèves.
— Je vous fais faire le tour de l’atelier ?
C’est une belle affaire : plusieurs dizaines d’ouvriers s’activent sur des machines numériques. Il est spécialisé dans la fabrication d’ossatures et de charpentes industrielles. Nous passons à côté des vestiaires et de la salle de repos. Je l’ouvre la porte :
— Je peux voir ?
— Vous savez, il n’y a rien à voir! Lavabos, toilettes, vestiaires et un coin repas.
Je bondis. Un atelier clean, un carnet de commandes au top, un savoir-faire reconnu et là… la misère !
— Nous allons faire une petite réunion ici, j’y tiens !
Gros yeux de Laurent. Seb, lui, se marre dans sa barbe de deux jours. Nous nous asseyons dans le coin repas et là, je sors mes lunettes roses. Je les passe à Laurent. Il les regarde et ne comprend pas.
C’est Seb qui lui dit de les mettre. Laurent se crispe :
— Ce sont les nouveaux trucs à la mode ?
— Bon, dis-je, ça ne marche pas… je vais essayer pour vous !
Je me lève, je prends une pose théâtrale et, tout en me déplaçant, je décris le lieu tel qu’il devrait être :
— Je vois des murs aux couleurs pastel, avec le mur du fond en habillage bois. Ici, je vois un comptoir de bar avec une machine à café et des tabourets hauts. Là, une grande table d’hôtes à la place de ces petites tables, ce qui favorise les échanges. Et au milieu, je vois un baby-foot professionnel. Je vois des gens qui rient, qui discutent et qui font goûter la cuisine de leurs femmes. Je vois le pot (sans alcool) du vendredi après-midi qui clôture la semaine. Je vois même le patron qui vient faire un ‘baby’ de temps en temps. Je vois aussi un tableau où il est marqué : ‘Pour mon équipe, merci de m’avoir accompagné pendant ces 15 ans’.
Silence. Seb a applaudi. Je retire mes lunettes et les redonne au patron.
— Vous les remettez et vous me dites ce que vous voyez, maintenant ?
— C’est pas la peine, j’ai compris. Dans une semaine, c’est fait !
Par courtoisie, il m’a dit de lui adresser une facture. J’ai décliné :
— Je passerai la semaine prochaine faire un baby-foot avec vous dans cette salle, je serais payé au centuple. Faites-moi plaisir Laurent, mettez ces lunettes.
Il chaussa les lunettes, fit le tour de la salle de repos et en rajouta une couche et quelques plantes verte avec force de détails.
Nous nous quittons chaleureusement. Laurent avait un autre visage ! — Je crois que j’ai compris, me dit Seb en partant. Il faut éviter de réfléchir: Ton truc, tout à l’instinct !
La semaine passe. Je rappelle Seb lundi matin. Il me confirme que Laurent nous attend mercredi en fin de journée. Nous arrivons vers 18 h. Les ouvriers venaient de débaucher.
Nous passons dans l’atelier et nous entendons des fous rires venant de la salle de repos. Il y avait Laurent, sa femme, une secrétaire et le chef d’atelier, tout cela dans un boxoninnommable de gobelets et de petits gâteaux.
Laurent nous serre la main :
— Nous venons de fêter les 15 ans de la boîte avec le personnel. Nous leur avons offert ça !
Pas besoin de lunettes roses : tout y était. Le baby-foot, le bar, les sièges, les murs sympas et la cerise sur le gâteau : le cadre de remerciements à son équipe au-dessus du bar. Impossible de le rater !
J’entends un ‘Pop’…
— Champagne,
