L’acte fondateur,

L’acte fondateur

  • L’acte fondateur,

    L’acte fondateur,

    L’invitation résonnait comme un écho dans la moiteur de cette fin de soirée esti­vale, au bord de la Garonne. Géraldine, ma comparse, me prend la main. À deux, nous nous frayons un chemin à travers la foule, une marée humaine de tables et de ton­neaux qui s’étend à perte de vue.

— Tu viens ? On va faire la photo avec les musiciens.

L’invitation résonnait comme un écho dans la moiteur de cette fin de soirée esti­vale, au bord de la Garonne. Géraldine, ma comparse, me prend la main. À deux, nous nous frayons un chemin à travers la foule, une marée humaine de tables et de ton­neaux qui s’étend à perte de vue.

Cette guinguette est le point de rallie­ment le plus en vue de Bordeaux ; elle vi­brait encore de l’énergie brute du concert. La salsa, cette musique traditionnelle cu­baine, avait chargé l’atmosphère d’une ten­sion électrique, d’une âme à vif. Mon amie, avec ses racines africaines, n’a eu aucune difficulté à s’immiscer dans le cercle des musiciens pour la traditionnelle photo de fin de set. Moi, avec mon look de Viking égaré sur la côte atlantique — une histoire de migrations lointaines, de Guerres mon­diales qui brassent l’ADN… mais c’est une autre histoire.

Et c’est là, à cet instant précis, que tout a basculé dans ma tête. Un musicien m’inter­pelle avec un regard soudain familier :

— On s’est déjà vus, non ?

Je ne sais pas qui a pris le contrôle de ma cervelle, mais le verbe vacille, se dé­robe.

— Oui, c’est moi, Marco… je joue de la basse.

La reconnaissance brille dans ses yeux.

— Ah oui, Marco ! Sa phrase, suspendue, est une bombe à re­tardement. Deuxième salve dans le cortex, cette fois plus vio­lente que la première :

— Oui, je m’appelle Marco Mito.

— Ah oui, je t’ai bien déjà vu, Marco ! Ce n’était pas au Tempo Latino à Vic-Fezensac ? Je ne démens pas. Ma conscience se met en mode ‘tranquille’ un silence plat après le vacarme.

La conversation se pour­suit, fluide et lim­pide comme l’onde de la Ga­ronne. Nous échangeons sur le bon dé­roulement de leur tournée. — C’était en quelle année que tu étais au Tempo Latino me demande le chanteur.

Deux ou trois ans, je crois.

Je me sens un peu sec. Mais face à un re­gard trop insistant, une interrogation si­lencieuse dans les yeux du musicien, l’alarme retentit : Alerte rouge ! Instinct de survie, vite, une opération de camouflage. Je glisse ma main dans la poche revolver de mon jean et je sors mon téléphone que je lui mets sous le nez : — C’est ma fille, je dois répondre de suite ! Je tourne les ta­lons en mode ‘claquettes’ et, bien sûr, je file à l’an­glaise.

En rejoignant la table des amis, je fais un rapide constat. C’est une première lueur, une étincelle de révélation : on peut vrai­ment tout raconter, je découvre le monde de l’esbroufe ! Dans la foulée, je raconte l’épi­sode à mes proches.

Nous sommes bien une dizaine à nous re­trouver pour ces soirées-concerts où la piste de danse est une destination obligée.

Les échanges fusent. C’est ma copine, Élise, qui ouvre les festivités : — Tu m’as surprise, tu l’as jouée à l’envers ! Tu te croyais vraiment à Vic-Fezensac ?

Pas le temps de répondre, c’est Pascal qui embraye sur une histoire de confusion amu­sante. Il nous raconte qu’en attendant un conseiller au rayon des machines ex­presso, il a été pris pour le vendeur par un couple de retraités.

— Et alors ? demande l’assistance en chœur. — Je leur ai deman­dé quel budget ils souhai­taient investir et quelle place il restait dans leur cuisine. Vi­siblement, ils n’avaient pas de limite. Je leur ai collé la plus grosse et la plus chère ! Je me suis fait tout petit quand nous nous sommes croi­sés à la caisse.

La femme de Pascal en ajoute une autre :

— Oui, mais moi, je le faisais exprès ! À la plage, pour ne pas être embêtée, je glissais assez vite à ‘Monsieur Muscle’ que j’étais la femme du chef du poste de se­cours. La conversation se finissait par un ‘Bonne journée’!

C’est au tour de Paul :

— Un soir, je me fais contrôler avec un verre de trop à l’entrée d’un village. Je sors direct : « Nous ne nous connaissons pas ? Je suis élu ! » Le gendarme tombe dans le panneau. « Je sors d’une réunion compli­quée et je rentre juste là », dis-je en mon­trant la première à gauche.

— OK, c’est bon, passez.

Le débat est vif, chacun y va de son anec­dote. Si je m’en réfère aux statistiques de la soirée, chaque personne possède presque une seconde nature. Tout le monde a-t-il une vie cachée? Seul bémol : certains le font par opportunité, d’autres par pur jeu.

En entrechoquant nos bières, l’unanimité se fait, ouvrant une discussion passionnée sur l’image que l’on donne de soi et la per­ception des autres. Il existe certainement des catégories qui nous échappent, surtout celles situées sous la ligne de flottaison.

La fin de soirée arrive trop vite. Ayant fait mes armes en public, je me retrouve catalogué avec ma nouvelle identité : Je suis baptisé : Marco Mito. SUITE …….. page 15