Les semaines défilent et, sous le 45e parallèle. Beaucoup de surfeurs locaux ont déserté le spot pour ceux du Maroc ou des tropiques.
Le bruit du futur hivernage est omniprésent dans la station (marteaux, visseuses et Karcher) ; le démontage des paillotes de plage est en cours, les devantures en front de mer sont protégées pour les tempêtes d’hiver et le village commence à prendre son air suranné.
Des commerces maintiennent la flamme ; ceux-là sont spécialisés dans le tourisme d’hiver, avec des cartes de restaurant et des consommations aux prix touristiques. Cela évite que l’endroit ne devienne une ville fantôme.
Je suis en manque! Mon radar interne était en panne sèche; je n’ai pas trouvé de personnages me donnant matière à réflexion depuis plusieurs semaines.
J’aimerais trouver un personnage qui vit dans le mythe tout en étant dans la réalité. L’urgence créative était là : dénicher ce spécimen rare, ce personnage qui incarne le mythe tout en le vivant dans la plus crue des réalités. Un athlète d’élite? Un artiste dont l’œuvre est sa propre vie? Un mythe ambulant, un peu mytho? Je cherchais une équation, mais je ne trouvais que l’inconnue.
Le miracle (pas pour tout le monde) est arrivé quelques jours plus tard, sous la forme d’une invitation. Un ami cher, que la maladie avait arraché trop tôt à la vie, laissait un vide que seul le rituel d’un enterrement pouvait sceller.
C’est lors du déjeuner informel suivant la cérémonie, organisé par son cousin, que ce miracle a rejoué sa carte. Une vingtaine d’amis étaient réunis dans un restaurant voisin de l’église, partageant la mélancolie, les souvenirs et, étrangement, des rires.
J’ai gagné le jackpot de l’inspiration. Je me suis retrouvé attablé en face de cet homme qui était, en fait, le curé officiant : le Père Maurice. Il nous a expliqué avec une désarmante légèreté qu’il est originaire de Centrafrique ; il venait de quitter sa paroisse parisienne pour se rapprocher de son tuteur de thèse en mathématiques, ici à Bordeaux.
Un curé mathématicien. Le profil sortait de l’ordinaire comme une variable non identifiée. Maurice est vraiment doté d’un humour multiculturel et d’une légèreté insouciante ; il a su dérider l’assemblée. Grâce à lui, notre ami semblait être bon pour décrocher le paradis avant même le dessert.
Les conversations ont fusé, le moment fut étonnamment joyeux. Je lui ai décrit mon coin de la côte atlantique. Ne connaissant pas ce lieu, il a immédiatement montré un intérêt sincère
— Maurice, la porte sera toujours ouverte, viens quand tu veux! lui ai-je lancé.
Nous étions déjà au tutoiement. Les voies du Seigneur prennent des raccourcis parfois surprenants. Vendu ! À cet instant, le doute n’était plus permis: j’avais mon nouveau personnage.
Un ami religieux, de culture africaine, doctorant en mathématiques, et de surcroît d’une nature ouverte et spontanée. C’est à partir de cet instant que j’ai commencé à croire aux miracles. Maurice sera mon nouveau sujet, mon nouveau mythe à décrypter.
Cela n’a pas traîné. Le lundi suivant l’enterrement, Maurice m’appelle :
— L’eau est encore chaude à cette saison ? J’adore me baigner, me dit Maurice au téléphone.
— 18° si tu es aventurier !
— J’ai deux enterrements cette semaine et un point à faire avec mon directeur de thèse. Il me reste le jeudi.
C’est bon pour toi ?
Je lui précise qu’il y a le bus 402 qui arrive ici à 11h. Je viens te chercher à l’arrêt devant la mairie. C’est un autre Maurice que je vois débarquer du bus, en T-shirt de supporter du Paris Saint-Germain et en jean. L’ambiance matche de suite ; on se fait une accolade comme de vieux potes.
Maya avait sorti des magrets du congélo.
— Ça te va?
— Il faut que tu m’expliques comment les faire ! me dit Maurice.
— Il y a trois secrets pour les réussir, c’est ma trinité ! lui dis-je.
Le soleil est généreux ce jeudi, nous nous installons en terrasse.
— Maurice, il faut que tu m’expliques ta triple vie.
— Ce n’est pas simple. Dans mon être, trois états se meuvent, se heurtent, se confondent. Je suis un homme noir de cinquante ans, marqué par une culture lointaine; c’est une histoire tissée de traditions et de croyances ancestrales.
— Et pour ton cursus ?
— Cet élan spirituel se trouve bousculé par un esprit scientifique, rationnel, analytique. Mon cerveau est un champ de bataille d’équations et de théories ; il cherche à décrypter les mystères de l’univers, à cerner les lois qui le régissent.
Maurice atterrit :
— Bon, tu me dis les trois secrets pour cuisiner les magrets ?
Je n’y coupe pas. Je lui livre ma Sainte Trinité culinaire :
En premier : La Préparation (le Sacrifice) : fendre le gras de trois lignes dans le sens de la longueur. Ne pas les quadriller.
Ensuite, l’assaisonnement (la Transsubstantiation) : préparer un mélange de sel et de poivre (2/3 de sel, 1/3 de poivre). Soit une cuillère à café de préparation par magret. Insérer la moitié de la préparation dans les fentes, le reste sur le côté maigre. Laisser reposer 15 minutes.
En troisième, La Cuisson (Le Miracle) : placer les magrets côté gras dans une poêle froide, et dégraisser le magret environ 5 minutes Laisser reposer, saisir le côté gras 2 minutes et le côté maigre de 4 à 6 minutes suivant l’épaisseur de la bête.
— Tu es prêt, Maurice ? À toi de jouer !
Nous passons aux travaux gustatifs. Après la théorie et la pratique du magret, nous avons fait la transition vers l’océan. L’eau était, selon mon jugement, un peu fraîche, mais Maya et Maurice sont de véritables poissons qui s’éclatent comme des gamins, sans considération pour la température.
Le rendez-vous de Maurice étant le lendemain après-midi, nous lui proposons de rester ce soir. J’avais repéré une des dernières brasseries ouvertes sur les allées qui propose une formule tapas et concert. Nous nous y rendons pour le sunset. C’était une soirée plutôt cool, avec des reprises des années 80. Et là, moment d’anthologie : c’était la première fois de ma vie que je voyais un curé s’envoyer un rock endiablé avec une touriste étrangère.
Devant sa glace (la troisième cuillère, le moment de vérité philosophique), Maurice a levé le voile :
— Vous avez remarqué? Mon troisième état, c’est mon masque de clown. Un visage grimaçant, un regard malicieux, une posture burlesque. Je l’aime, ce masque. Il me permet de me cacher, de jouer un rôle, de me moquer de moi-même et du monde qui m’entoure.
— Mais quand le porter ? C’est peut-être ta vraie nature ? lui dit Maya.
— Mon masque de clown n’est-il qu’un outil pour naviguer dans les méandres de mon existence, ou est-il en train de devenir ma prison ? Je ne sais pas. Je suis perdu dans ce labyrinthe intérieur. Peut-être que la réponse n’est pas binaire. Peut-être que je peux être à la fois mystique et scientifique, à la fois homme et clown. Peut-être que mes contradictions font partie de ce qui me rend complexe. Franchement, ton magret ! Tu as d’autres recettes ?
Maurice venait de jouer la carte jésuite, répondant à une question par une autre, histoire de clôturer le sujet. La soirée, douce comme la météo, nous a conduits à une balade digestive en bord de mer.
Le lendemain, après son départ, il y a eu cette sensation de vide. Quelque chose est parti avec lui, une impression indéfinissable.
Comme diraient les mystiques, l’égrégore a disparu. Il faut absolument que je me pose et que je retombe dans le grand bain de l’activité !
Je m’installe à mon bureau pour décortiquer mon planning. Il est un peu léger pour cette fin d’année. Ce ralentissement d’activité n’est pas le meilleur ami de ma trésorerie. Réaction éclair: il faut parer au plus vite! J’ai donc relancé une campagne de communication. J’élargis la toile, visant désormais tous les départements français.
Et là, le destin, facétieux, me glisse un ‘oups’. C’est l’île de La Réunion qui tombe. Oui, c’est un département français. Le deal : une entreprise de négoce avec une force de vente importante patauge dans son organisation. Elle n’a pas de logiciel de gestion commerciale et, de plus, possède des documents qui doivent dater de la colonisation. Le dirigeant a un nom pas possible.
Je suis irrésistiblement attiré par cette mission exotique. Le dirigeant m’a aussitôt rassuré : le budget est prévu par des aides au développement.
Côté service, c’est cinq étoiles : voiture de fonction et gîte prévu. Puis, l’aparté qui donne le ton :
— Si vous arrivez un vendredi, je ne pourrai pas vous accueillir. Je suis à la mosquée. Pas de tongs et de chemises à fleurs dans l’entreprise, nous ne sommes pas en vacances toute l’année, on bosse aussi.
C’était la ligne de départ. L’été pour le mois de novembre. La Réunion étant dans l’hémisphère sud, les saisons sont inversées.
Je m’apprêtais à rencontrer mon premier client musulman ! Cette histoire avec Maurice ne pouvait pas être un simple hasard ; il a sûrement raison, après tout: il n’y a qu’un seul Dieu. Je vais finir par croire aux miracles.
