La complainte du preux chevalier

Par moments, je check ma vie, je me dis : ‘Il me manque quoi?’ Ce qui re­vient ha­bituellement, c’est cette frustra­tion de ne pas savoir jouer d’un ins­trument de mu­sique. Je me suis posé cette question pen­dant plusieurs années. Mais quel instru­ment ? Un instrument pas trop compliqué, qui donne des résultats ra­pides, surtout pas encombrant et peu fra­gile, que je puisse faire suivre dans le van et dans mes voyages si le cœur m’en dit.

La solution m’est tombée toute crue l’an­née dernière, au printemps. C’est une an­nonce sur les réseaux sociaux de l’école de mu­sique du village voisin qui m’a fait bon­dir. Elle organisait une initiation au ukulé­lé et, cerise sur le gâteau, la formule in­cluait un instrument pour débutant. Je contacte l’école : il reste des places pour la semaine prochaine. Je m’inscris. La séance était sym­pa, nous étions six ; nous sommes repartis avec chacun notre jouet, sachant l’ac­corder et ayant appris les quatre accords de base.

Le soir même, il ne me convenait déjà plus. Trop petit, le son trop aigu. Je me plonge la tête dans mon moteur de re­cherche favori et je trouve la solution à mon bonheur : un ukulélé d’occasion, plus grand, un modèle ténor accordé avec une corde de sol grave. Ce modèle étant réalisé en carbone, il était indestructible. Le prix, sa couleur noire et la bande-son de l’enregis­trement m’ont convaincu.

C’est à cet instant que Maya a commencé à voir rouge ! Je passais mes soirées à tortu­rer ce pauvre instrument qui aurait mérité mieux. C’était un printemps frais, je ne pouvais pas jouer dehors. J’ai persis­té dans le garage ; j’y ai trouvé du plaisir en créant mes propres mélodies de type musique d’as­censeur. Les idées me viennent sou­vent sous la douche, le ma­tin : et si je com­posais des histoires en m’accompagnant de cet ins­trument?

Comme les trouba­dours! Cela fe­rait tou­jours une animation pour les fêtes de fa­mille. Ou, si j’ai un re­vers de fortune, je pourrai toujours faire la manche. La phrase de mon projet m’est ve­nue sponta­nément : ‘Heude’, le preux chevalier à la jument grise.

Si je ne me dégonfle pas d’ici cet été, je fe­rai un test en bord de plage : la manche avec mon ukulélé, mais déguisé, avec mous­tache et perruque. Au moins, j’aurais une excuse pour tester un autre person­nage.

Je me calme. Il me reste une mission prio­ritaire à finir pour ce début d’année : une refonte complète des textes d’un site Inter­net. Les affaires démarrent avec une bonne régularité. Je n’ose pas appeler mes nou­veaux clients à la Réunion : je serais ca­pable de tout plaquer pour repartir au so­leil de suite.

C’est le dernier week-end du mois de jan­vier. Il y a la cérémonie des vœux du maire. C’est un homme originaire de la station, bien ancré dans le pays ; il n’y a pas grand-chose à lui reprocher. Certains parlent d’une économie trop centrée sur le tou­risme, mais le bon Dieu nous a donné ce pa­radis! Nous devons le préserver in­telligemment et ne pas être égoïstes. L’éco­nomie du tourisme, quand elle est bien faite, est aussi une forme de partage.

J’essaie d’arriver avant la foule histoire de choisir mes rencontres. Cette cérémonie est l’occasion de connaître les réalisations pas­sées et les projets en cours. L’un d’eux concerne l’agrandissement de la maison de retraite. Bon, je ne suis pas encore concer­né. ‘Et bé non ! ‘ À la fin, je croise Sté­phanie, l’institutrice. Elle me remercie cha­leureusement pour ma prestation du Père Noël. Le sujet dévie sur la maison de re­traite : elle m’explique que sa mère y est.

— C’est dommage que tu n’aies pas fait un tour avec ton costume, cela aurait bien amusé les pensionnaires.

Et là, mon cerveau toujours lui ! aidé par le punch, me fait un coup bas :

— Si tu veux, je peux faire le troubadour avec mon ukulélé ?

C’est bon, j’ai mon personnage. Je vais avoir un public avant cet été ! Elle ne me laisse pas le temps de me reprendre :

— J’en parle à Françoise, c’est la direc­trice.

Bien sûr, celle-ci était présente aux vœux. L’affaire est conclue en trois minutes. La date est prise : je ferai ma prestation après la galette des rois. Il me reste quinze jours pour ficeler une animation. C’est juste, mais au dire de la directrice, le public ne sera pas exigeant :

― il faudra parler fort et lentement. De toute façon, au bout de vingt minutes, cer­tains commencent à s’endor­mir. J’ai pré­paré un déguisement atypique : une per­ruque faite avec une serpillière espa­gnole et un grand chapeau de paille vissé dessus pour la tenir . Pour le costume, le voisin m’a prê­té de vieux vêtements trois fois trop grands. Pour le son, j’ai bricolé une micro-ventouse sur mon ukulélé en car­bone, branchée sur une enceinte sans fil. Je révise mon texte que j’avais écrit le mois dernier , un peu grivois mais cela de­vrait amuser mon public !

Connaissez-vous l’histoire du preux chevalier, Qui cher­chait un escalier pour monter sa ju­ment grise par-derrière, Car il ne reconnais­sait pas l’avant de l’arrière ? Et quand son écuyer lui disait qu’il montait à l’en­vers, Il répon­dait qu’il aimait son pulpeux derrière ! On n’a ja­mais su de qui il était le plus amou­reux : De sa dulcinée ou de sa pouli­nière ?’

jour J, tout se passe comme prévu. Le texte à l’endroit, taper dans les mains, le texte à l’envers, quelques solo instrumen­tal et le final en battant la me­sure. Juste une intervention d’une dame as­sise au fond :

— Vous êtes venu avec votre jument ? Vous avez connu Don Qui­chotte ? Je n’ai pris au­cun risque : j’ai ré­pondu par gestes.

La directrice m’a chaleureusement remer­cié et a promis d’appeler ses col­lègues. J’ai fait les gros yeux pour calmer ses ardeurs. Pour ces expériences, je me suis mis dans la peau de deux person­nages pour deux publics différents. À la différence d’un ac­teur, le pu­blic y croit vraiment. Les en­fants voient le Père Noël, les aînés voient un troubadour. À leurs yeux, ce n’était pas de la comédie. Les ai-je grugés ? Je suis bien dans la catégorie ‘mytho’.

Lundi matin, je retombe de la strato­sphère. Cette semaine, je dois présenter l’avance­ment du site Internet.

Et si je prenais la cas­quette de Marco Mito pour creuser le fond de la pensée de mon client? Cela m’a tou­jours fasciné d’avoir un aperçu des réelles motivations des dirigeants. Ce se­rait un bon sujet pour un futur tome !