Estéban et la sirène du lac

Le quotidien reprend ses droits. Refrain : ‘Boulot, vélo, dodo’. C’est une semaine tran­quille ; pratiquement tous les com­merces saisonniers ont tiré le rideau, mais il reste quelques commerçants irréduc­tibles qui ral­longent un peu la saison. Ceux-là sont assu­rés d’avoir leur clien­tèle.

Ce sont les repaires des locaux : sur­feurs, commerçants, artisans et artistes de tous bords. Ce melting-pot local ne manque pas de saveur. Ce sont des tempé­raments diffé­rents, mais reliés par la ‘Vague’ du bout du monde. Je fais ma pause café au bar du coin ; je suis en baisse de régime, plutôt cool.

Bingo ! J’apprends que vendredi pro­chain, le groupe de musique locale de sal­sa fait sa dernière de la saison chez Ma­tias. L’un des musiciens, Domingo, encore un per­sonnage atypique, tirera sa révé­rence pour son ul­time concert avec cette forma­tion. Matias, c’est le boss du bar à bière qui or­ganise ré­gulièrement des concerts sur sa terrasse avec des artistes locaux. C’est une des fi­gures de la station et ses soirées drainent majoritairement la population branchée du coin.

La semaine file tranquille. Je m’avance dans mon travail afin de pouvoir dégager du temps pour un futur road trip à l’ar­rache, dont le lieu et la durée dépendent unique­ment de la météo. Mais le prochain temps fort, c’est ce vendredi.

Top départ de la soirée. J’arrive une de­mi-heure avant le début du concert ; la ter­rasse et le bar sont déjà bondés. Je me prends une pression au zinc et je navigue au gré des bises et des personnes que je n’avais pas vues depuis au moins trois se­maines. Les sujets fusent. Ce qui revient en boucle : nous avons de la chance d’avoir ces anima­tions (pour une com­mune de six mille habi­tants l’hiver et soixante-dix mille l’été —, on doit friser les deux cents concerts et spec­tacles par an).

Chacun y va de sa passion et, bien sûr, je craque. Je parle à certains de mon pro­jet d’écriture sur les personnalités aty­piques et un peu mythos de la station. La réac­tion est pratiquement identique: un livre n’y suffi­rait pas !

Je tombe ensuite nez à nez avec Este­ban, le boss du groupe qui, lui, a bien avancé : il en est à son troisième roman. C’est un per­sonnage clé du coin: musi­cien, poète, pê­cheur, surfeur, écrivain… Il dirige aussi la batucada de la commune et j’en passe. Je lui parle de mon futur livre. Je lui pose la bonne question :

— Je peux parler de toi , Je la joue ano­nyme ? — Non, tu la joues nature ! ré­pond-il cash.

Il s’en siffle une dernière et prend sa gui­tare. Dès les premières mesures de son tube, la liesse est générale, une farandole sponta­née se lance. Deux heures de délire. La soi­rée touche à sa fin.

Je croise Johan, qui tient une petite brasse­rie très cotée en front de mer. On y mange bien pour pas cher, quelques plats exotiques en font l’originali­té, et on y croise souvent cette même popu­lation. Jo­han aussi, à sa ma­nière, a participé à l’identité de la com­mune. Je lui touche deux mots sur mon pro­jet. Il est amusé, mais un peu moins quand je lui propose de lui dédier un cha­pitre. Malgré sa popu­larité, c’est un homme dis­cret ! Je ne le lâ­cherai pas, c’est une piste à retravailler !

Esteban finit de replier le matos. Je l’inter­pelle :

— On se voit quand ?

— Vendredi, je fais un tour de bateau sur le lac. Je vais faire un coucou à ma copine si­rène. Ça te dit de venir ?

— D’accord. 19 heures au port ? C’est tard ! — Oui, mais la journée, c’est plus compliqué pour la voir! Elle a son plan­ning, tu com­prends.

OK, à vendredi. Encore un délire d’Este­ban. Je me dirige vers le front de mer où j’ai garé le van. En chemin sur les allées, je croise les équipes de nuit.

C’est comme le change­ment de marée.

Ceux qui rentrent croisent ceux qui dé­marrent la soirée, en tenue de ri­gueur: jeans pour les gars, shorts ou jupes ultra­courtes pour les filles. Certains se sont dé­jà mis en condition ; le niveau d’alcoolé­mie est fait et, pour d’autres, les sub­stances addictives sont de mise.

Pour la petite histoire, il y a quelques an­nées, j’avais trouvé un truc amusant et gra­tuit pour entrer dans ces boîtes de nuit : j’arrivais affolé devant le gorille de service et je m’exclamais : « Vous venez de faire rentrer ma cousine et elle est mi­neure ! ». « Allez vite la chercher ! » di­sait le cerbère. Je l’ai fait trois fois, puis je me suis fait griller !

Samedi matin n’échappe pas au rituel du marché ; pour être plus précis, c’est le point de ralliement sous la halle, l’épi­centre social de la buvette. Johan en fait partie et, en de­mi-saison, il est toujours heureux de revoir ses amis après ces mois passés ‘dans le jus ‘.

Autour de deux bières, l’élixir des retrou­vailles, nous échangeons les anec­dotes de la veille.

C’était, pense-t-on d’un commun ac­cord, l’une des dernières effervescences de la sai­son.

Une réflexion me vient alors : l’artisan lo­cal ne gagnerait-il pas à installer un pipe­line direct avec sa cave? Si les grands fes­tivals remplacent déjà les fûts par des ca­mions-citernes, la question des réseaux domes­tiques pour l’approvisionnement en mousse se pose avec une acuité nouvelle. J’atterris :

— Au fait, Johan, tu n’as rien à me racon­ter sur ta vie secrète ? J’ai un chapitre en ja­chère, moi !

— On se connaît depuis plus de vingt ans. Tu te débrouilles avec ça, ou­blie juste les chasses communes que l’on a menées.

Je n’en saurai pas plus. Nous nous quit­tons, l’échange scellé par la tradition de la dou­zaine d’huîtres et le petit blanc.

L’histoire de Johan attendra jeudi. J’ai une priorité à l’échéance : une biblio­thèque do­cumentaire à finaliser pour mar­di. Pour faire simple, cette partie de ré­daction concerne les courriers et messages auto­matiques envoyés par les robots avec des ‘champs de fusion’ : ce sont les noms, pré­noms et autres informations in­corporés dans le texte ‘à trous’ qui donnent cette im­pression de message faussement per­sonnalisé.

Je vous livre un de mes secrets de fa­brique : afin de limiter les risques d’er­reurs, je me débrouille pour rédiger dans un genre neutre, pas de masculin ni de fé­minin. Mes clients n’ont pas toujours compris ma mé­thode, mais sont ravis du résultat. « Pub » : Si vous êtes directeur marketing un peu sec et que vous ne vou­lez pas communiquer vos sources à une IA, vous pouvez me contacter via le site web .

Déjà jeudi matin! Je me concentre sur Jo­han. Johan est l’archétype du tout-en-un ! Il a débarqué à Lacanau il y a plus de vingt ans, affûtant son sens du commerce dans plusieurs brasseries qui ont forgé sa vraie nature. Il a repris un local en bord de mer et en a fait une petite brasserie singu­lière, ac­cessible en prix avec une carte atypique. Il se définit comme un ‘cultiva­teur du bord de mer’!

Sensible à la nature, il ne fait que de la cui­sine du moment. Il n’y a que les profi­teroles qui ne sont pas faites sur place, mais elles sont artisanales.

Pourquoi je qualifie Johan de tout-en-un? En toutes circonstances, il est d’une hu­meur égale. Certains plats sont restés comme une signature : qui, de passage, n’a pas goûté son plat exotique aux sa­veurs malgaches ? Les touristes avertis ne ratent jamais cette occasion de se restau­rer, à l’étroit mais à bon prix, échangeant avec les voisins de table serrés comme des ra­violis en boîte. Jo­han pratique le tutoie­ment d’emblée, est toujours atten­tionné, et se révèle l’ami de tous. SUITE PAGE 110